Recrudescence de la Justice populaire : lorsque l’Etat perd ses prérogatives.

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Les marchands ambulants de Keur Massar qui exigent réparation, les supposés talibés de Serigne Moustapha Sy qui se vengent… Quand les citoyens prennent en charge la force de la justice, l’Etat perd ses prérogatives.

«La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée…» Dans le domaine des faits divers qui chahutent, par intermittence, l’actualité sénégalaise, cette philosophie pascalienne aura rarement été aussi actuelle. Transposée à la réalité populaire, chaque aphorisme est rendu illusoire. Encore plus pour celui qui est censé représenter l’Etat dans toute sa splendeur. «Faire que ce qui est fort soit juste» s’éloigne à l’heure où se rendre justice devient de plus en plus la norme pour certains Sénégalais.

Le saccage de la rédaction de «Les Echos» par des supposés talibés de Serigne Moustapha Sy pour venger la publication de la maladie du guide religieux, marque, s’il le fallait encore, la rupture entre les citoyens et leur justice. L’événement consacre surtout la victoire de la force sur la justice.

La violence déchaînée, le 27 juillet dernier, contre la mairie de Keur Massar, dans la banlieue dakaroise, par des marchands ambulants mécontents que des mesures barrières contre le Covid-19, leur fasse perdre leur gagne-pain, n’appelle pas seulement l’image de la justice populaire. Elle trahit aussi le triomphe d’un sentiment d’impunité qui trouve ses racines dans la rupture d’égalité, la tyrannie imposée aux uns par d’autres. Toujours au détriment de la justice. En soi, ces deux évènements peuvent être isolés, donc n’être pas sujet à un bouleversement de la pensée publique. Pourtant, ces vindictes sont de plus en plus présentes dans les faits de société et traversent l’actualité régulièrement. Peu importe l’époque politique.

En 2008, la rédaction de 24 heures Chrono est victime de représailles. Les quotidiens Walf et L’As suivront. Il y a bien sûr, ce que Me Demba Ciré Bathily appelle des «dérives par le papier». «Une certaine pratique qui consiste à attaquer les gens dans leur dignité en dehors de tout objectif d’information», définit-il. Seulement, ce qui est important ici est moins la victime que le moyen utilisé pour punir «le méchant», ou encore la répétition d’un tel moyen.

Me Bathily : «Ce qui s’est passé au niveau de «Les Echos», ce n’est pas la première fois. On a des précédents qui n’ont pas vraiment connu des suites, bien que les auteurs soient connus et identifiés. Les dérives et les infractions doivent se régler devant la justice. Malheureusement, si la justice n’apporte pas les réponses qu’il faut, on va continuer à avoir le problème». Pour comprendre la pensée de l’avocat, il faut aller au delà du circuit judiciaire. La police fait son travail, le procureur fait son travail, le tribunal fait son travail. «Donc on arrête les personnes, on les juge, on les condamne et le lendemain, on les fait sortir», poursuit Me Bathily.

Ces personnes qui se font justice elles-mêmes et aussi ouvertement, le font souvent au nom d’une conviction religieuse ou politique. Il arrive à la justice de faire des compromissions pour apaiser une faction. On peut remonter à la mise à sac du tribunal de Louga par les partisans du maître coranique Serigne Cheikhouna Guèye, poursuivi alors pour pratiques jugées esclavagistes sur ses talibés. Ou à l’attaque de la mairie de Mermoz/Sacré-Cœur par des nervis. Cette politique de la force nue met fondamentalement en avant un problème de société. Mais plus encore, une faillite de l’Etat.

Faillite de l’Etat

«La violence n’est légale que lorsqu’elle est exercée par l’Etat», dit Alymana Bathily, sociologue des médias. Sauf que dans les cas de compromissions, l’Etat est dans une justice sans force. Une impuissance comme un signal pour les adeptes de la justice populaire. L’Etat renonce à son privilège chaque fois qu’il laisse faire. Dans l’affaire du maître coranique de Louga, les journaux ont rapporté lors du procès «la satisfaction des fidèles devant un verdict d’apaisement». La grâce de Karim Wade, ennemi public numéro 1 quelques années avant, démontre mieux encore comment l’Etat peut tordre la justice à son avantage.

Alymana Bathily : «Si ça reste impuni, il faut s’attendre à une escalade. Si on laisse les choses se faire et se répéter, c’est un signal qu’il n’y a plus d’Etat.» Dans ce cadre, il n’est plus étonnant que des citoyens ordinaires se sentent le droit d’user de la force pour rétablir la balance. D’autant plus que la plupart sont confrontés, dans la réalité, à l’absence et à la faiblesse de représentation des forces de sécurité. C’est là la pensée qui est venue à Me Amadou Diallo lors du procès de Khalifa Sall, ancien maire de Dakar.

«Il y avait une surreprésentation des forces de l’ordre à ce procès, alors que sur le terrain, il n’y en a pas assez», dit-il. Un signal que la justice peut aussi être centrée sur elle-même, au détriment de la juste répartition sur le territoire et en cela, se discrédite. «L’autre chose, continue Me Diallo, c’est que des décisions de justice sont rendues, mais sont difficilement exécutées pour plusieurs raisons». Une justice sans force est contredite. De cette contradiction, germe et fleurit la justice par la force.

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