Depuis l’inauguration de la fonction par Abdou Diouf, en 1970, aucun des quatorze précédents chefs du gouvernement que le Sénégal a connus n’a paru aussi puissant que l’actuel. Le leader de Pastef a réinventé la fonction. Aidé par un président de la République qui, manifestement, n’en prend pas ombrage.
Dans le secret de son bureau à la Primature, Ousmane Sonko fait une confession à l’ambassadeur de la Palestine à Dakar, Nasser Jaddalah : il ne regarde plus les chaînes d’information internationales, car les images des bombardements israéliens sur Gaza, diffusées en boucle, lui sont «insupportables». Cette compassion, témoignée entre quatre murs au peuple palestinien, le Premier ministre l’exprimera publiquement quelques jours plus tard en participant à la manifestation propalestinienne au cours de laquelle il révélait l’anecdote.
C’était le vendredi 30 août 2024 à Dakar. Sonko est tout de blanc vêtu : boubou sobre, sans broderie, et bonnet. Appel à la paix ou subtile mise en relief de l’écharpe vert-blanc-noir-rouge suspendue à son cou ? Les deux à la fois, peut-être. Le drapeau palestinien orne le devant de l’étoffe colorée; le motif keffieh occupe le dos; l’image de la mosquée Al Aqsa est représentée aux extrémités et l’expression «Jérusalem, capitale de la Palestine», en arabe, fixée des deux côtés.
Droit devant le pupitre, Sonko adresse un sévère réquisitoire à son homologue israélien, Benjamin Netanyahou. «Nous avons un Premier ministre dont le pouvoir dépend de cette guerre, et qui est prêt à marcher sur des milliers de cadavres pour rester [à son poste] et ne pas faire face à la justice de son pays, assène-t-il d’une voix calme et monocorde qui contraste avec la nervosité de la charge. Il faut rassembler tous ceux qui dénoncent cette injustice, travailler à une solution politique qui est une solution d’isolement de l’État d’Israël.»
Surprenant pour un officiel sénégalais de ce rang. Surtout qu’à l’entame de son propos, le chef du gouvernement signale qu’il prenait part à la manifestation avec la bénédiction du président de la République. Le Sénégal a beau présider depuis 50 ans le Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien des Nations unies, Dakar n’est jamais allé aussi loin publiquement contre Israël.
Après Netanyahou, Macron…
Lundi 6 janvier 2025, Sonko récidive contre un dirigeant de pays étranger. Sa nouvelle cible : Emmanuel Macron. Il reproche au Président français, notamment, d’avoir laissé entendre que le retrait des troupes françaises d’Afrique aurait fait l’objet de concertations préalables entre Paris et les capitales concernées. «Je tiens à dire que, dans le cas du Sénégal, cette affirmation est totalement erronée, dément-il sur X (ex-Twitter). Aucune discussion ou négociation n’a eu lieu à ce jour et la décision prise par le Sénégal [départ pour 2025, annoncé par le Président Diomaye Faye lors de son message de Nouvel An] découle de sa seule volonté, en tant que pays libre, indépendant et souverain.»
Les canaux de communication officiels du gouvernement sont ainsi une nouvelle fois mis de côté. En même temps que les règles diplomatiques et de préséance. Une faute, de l’avis de l’opposant et ancien chef du gouvernement Abdoul Mbaye. «J’ai apprécié la réplique du Pm [Premier ministre] Sonko aux propos maladroits de Macron», a concédé le président de l’Alliance pour la citoyenneté et le travail (Act) sur Facebook. Avant d’ajouter : «Qu’il apprenne cependant à considérer les Affaires étrangères comme un domaine réservé du chef de l’État. Ces questions étrangères sont à traiter, au moins de manière collégiale, par communiqué officiel plutôt que par posts personnels.»
L’analyste politique et directeur de publication du quotidien d’information Yoor Yoor, Serigne Saliou Guèye, préfère voir le verre à moitié plein. Il dit : «Il fallait du tac au tac répondre. Et concernant ce sujet-là, la voix de Sonko était mieux placée pour avoir cette capacité de résonnance qu’elle a eue à ce propos : plus de 4 millions de personnes ont consulté son laïus en réponse à Macron.»
Le journaliste français Edwy Plenel fait partie de ces dernières. Sur X, le cofondateur de Mediapart, reprenant le post, a applaudi une «réponse cinglante et pertinente» et regretté que sous Macron, «l’abaissement de la France en politique intérieur s’accompagne d’un effondrement en politique extérieur».
«L’alpha et l’omega de l’État Pastef»
Les temps ont changé. De Léopold Senghor à Macky Sall, en passant par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, l’étendue des prérogatives présidentielles a toujours hérissé les poils des défenseurs d’un parfait équilibre entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Leur limitation figure parmi les principales réformes institutionnelles préconisées dans la Charte de gouvernance démocratique des Assises nationales- une initiative citoyenne lancée en 2008 et ayant réuni partis politiques, membres de la société civile, experts et personnalités indépendantes. Mais avec l’accession de Diomaye Faye à la magistrature suprême, ce sont les pouvoirs du Premier ministre qui font débat.
C’est qu’avec Sonko, le titulaire du poste n’est plus juste qu’un fusible, une variable ordinaire gravitant autour du président de la République, «la seule constante». Il est devenu un homme d’influence, d’action et de décision. «Diomaye [Faye] a été élu [président de la République], mais l’homme le plus puissant, tout le monde sait que c’est Ousmane Sonko. C’est ça qui est extraordinaire», s’enthousiasme avec un large sourire le chanteur de reggae ivoirien Tiken Jah Fakoly dans une interview accordée à une web TV.
Le secrétaire général de la Ligue démocratique (LD, opposition) ne s’en amuse pas. «Ousmane Sonko veut dire qu’il est le messie que tout le monde attendait, flingue Nicolas Ndiaye dans le quotidien d’information Les Échos (22/01/2025). Il pense qu’il peut régler tous les problèmes, il s’adjuge toutes les prérogatives. C’est une erreur monumentale et il l’apprendra à ses dépens.» Dans les colonnes du même journal, la veille, Babacar Gaye, leader du mouvement «Mankoo Mucc» (opposition), disait la même chose, à sa manière : «C’est Ousmane Sonko l’alpha et l’oméga de l’État Pastef qui finit de se mettre en place.»
Moubarack Lô objecte. «Dans la gestion de l’État, c’est le concept de duo qui caractérise le mieux aujourd’hui la réalité. Comme c’est Ousmane Sonko qui est porteur du Projet, il doit fonctionner avec le Président comme un seul homme, tout en respectant l’architecture institutionnelle», défend celui qui fut conseiller technique de quatre Premiers ministres (Habib Thiam, Mamadou Lamine Loum, Moustapha Niasse et Mahammad Dionne), directeur du défunt Bureau de prospective économique (BPE) de la Primature et directeur de cabinet adjoint du Président Macky Sall.
Notre interlocuteur poursuit : «Rien n’empêche qu’ils se concertent sur les décisions et que le président de la République lui accorde une grande marge de manœuvre. La politique, ce n’est pas le droit. Le droit peut être respecté, avec une large marge de manœuvre au niveau politique, au niveau pratique.»
Légitimité politique
Le président de la République nomme le Premier ministre. Il peut le révoquer à sa guise, comme l’autorise la Constitution. Mais Sonko peut se prévaloir d’une incontestable légitimité qui limite, voire annihile, le droit de vie et de mort que le chef de l’État est censé exercer sur lui.
Président de Pastef depuis la création de ce parti, en janvier 2014, le Patriote en chef a conduit son camp au pouvoir au terme d’une longue, éprouvante et sanglante lutte contre le régime de Macky Sall, payant lui-même son engagement au prix fort (radiation de la Fonction publique, emprisonnement…). Diomaye Faye est devenu Président grâce à lui. Il lui a fait porter sa candidature à la présidentielle du 24 mars 2024 après sa radiation des listes électorales à la suite de sa condamnation pour diffamation. Il a activement battu campagne à ses côtés, mettant son nom et son image sur la balance- «Diomaye moy Sonko, Sonko moy Diomaye» était leur slogan de campagne- jusqu’à la nette victoire (54,28%) au premier tour.
Sonko a ensuite pris la tête de la coalition Pastef pour les législatives suivantes. Pari gagnant : sa liste remporte 130 des 165 sièges de l’Assemblée nationale. Un plébiscite. La voie du perchoir était dégagée devant lui, mais il choisit de rester Premier ministre afin, justifie-t-il, de poursuivre au côté du chef de l’État la mission entamée depuis sa nomination, le 2 avril 2024.
Ces états de service font dire à Moubarack Lô que «Sonko n’est pas un Premier ministre ordinaire». Qu’il lui appartient de «prendre les choses en main et transformer les engagements du président de la République en réalités palpables et concrètes».
Le concerné ne se fait pas prier pour «prendre les choses en main». Il se serait taillé un cabinet aux allures de «gouvernement parallèle» où chaque ministre de l’attelage officiel aurait son «clone». Dans le nouveau décret de répartition des services de l’État, il hérite d’une trentaine d’entités parmi lesquelles quatre qui, sous Macky Sall, étaient rattachées à la Présidence. Il s’agit de la Commission d’évaluation et de suivi des politiques et programmes publics; du Bureau de suivi et de coordination; de l’Agence nationale de la relance des activités en Casamance et du Fonds de soutien au suivi des projets et programmes, anciennement Fonds de soutien au suivi du Plan Sénégal émergent (PSE).
Ce n’est pas tout. Sonko n’hésite pas à bétonner ses prérogatives. Les dépenses d’investissement, jusque-là soumises à la validation du ministre des Finances et du Budget, passent désormais par lui. Les restrictions pour les voyages des membres du gouvernement et des agents de l’Administration, c’est lui. Les récentes annulations d’attributions de parcelles entre Thiès, Dakar et Saint-Louis, aussi. Tout comme, au début de la présidence de Diomaye Faye, la suspension de nombreux chantiers sur la Corniche-Ouest. La liste n’est pas exhaustive.
Avec autant de pouvoirs, le chef du gouvernement étouffe-t-il le président de la République ? Dans l’opposition, certaines voix jurent que oui. Faux, réplique-t-on côté pouvoir. «La puissance du Premier ministre ne gêne et n’entrave en rien celle du chef de l’État, tranche, formel, Serigne Saliou Guèye. D’ailleurs, ce dernier a même promis de renforcer les prérogatives du ‘PM’ [Premier ministre] certainement sur la base d’une réforme constitutionnelle. Sonko se doit d’imprimer sa marque. Et il le fait bien avec la confiance du Président.»
Le président de la République voit même plus loin. Devant la presse, peu après son installation, il a clamé son souhait de voir son Premier ministre occuper le fauteuil présidentiel. Cette déclaration a heurté le député Thierno Alassane Sall; le président de République des valeurs (opposition) y percevant la promotion «d’un pouvoir bicéphale et d’une loyauté personnelle». Un état d’esprit «peu en phase avec une volonté réelle de rupture», martèle-t-il.
La patrie ou le parti ?
Entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko, l’entente semble donc parfaite. La seule dissonance entre eux jusque-là étalée sur la place publique portait sur la nomination du maire de Ndoffane, Samba Ndiaye, au poste de Président du conseil d’administration (PCA) de la SN HLM. Ancien responsable de l’Alliance pour la République (APR), ce dernier a rejoint la coalition Diomaye-Président avant la présidentielle du 24 mars 2024. Les militants de Pastef avaient demandé son départ, rappelant son passé de pourfendeur de leur leader avant son changement de casaque. Une pétition en ce sens avaient recueilli 25 000 signatures.
Pour calmer la colère des pétitionnaires, Sonko avait assuré qu’un correctif serait apporté. Il n’en sera rien. Lors d’une conférence de presse aux allures de mise au point adressée à ses partisans, le Président Faye prit le contrepied de son Premier ministre en faisant savoir qu’il ne reviendra pas sur sa décision. Il a tenu parole, même si Samba Ndiaye attend toujours le décret lui permettant de rentrer dans ses habits de PCA.
Le chef de l’État restera encore de marbre lorsque certains Patriotes ont fustigé plus tard la cooptation de Aoua Bocar Ly Tall au Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA). Cette dernière serait coupable, selon ses contempteurs, d’avoir trainé Sonko dans la boue au moment de l’affaire Adji Sarr.
Au sujet des nominations d’anciennes figures du «système» ou des non-Pastef, le président de la République et le Premier ministre avancent sur une ligne de crête. Ouverture à toutes les compétences dans la conduite des affaires du pays ou gestion entre Patriotes et alliés ? La patrie avant le parti ou l’inverse ? «Au départ, souffle un connaisseur du parti au pouvoir, c’est Sonko qui était pour l’ouverture à toutes les ressources humaines dont le pays dispose, indépendamment des chapelles politiques; Diomaye était réticent. Mais les choses ont évolué : puisqu’il veut des résultats au terme de son mandat, le Président a finalement infléchi sa position.» Illustration : la directrice générale d’une entité publique stratégique a été contactée au téléphone par Diomaye Faye lui-même. Au bout du fil, le président de la République lui propose le poste qu’elle occupe en ce moment alors qu’elle a toujours affiché une profonde aversion pour «Pastef, ses dirigeants et leurs méthodes d’opposition cavalières».
Année-repère
En dehors de l’épisode lié à la nomination de Samba Ndiaye, qui semblait relever davantage d’une erreur de communication que d’une profonde divergence susceptible de saper l’entente entre les deux hommes, Diomaye Faye et Ousmane Sonko paraissent synchro face aux nombreux défis qui les interpellent. Les prochains mois permettront de se faire une meilleure idée de leur entente affichée et, surtout, de l’efficacité de leur Projet.
2025 marque en effet le lancement de la Stratégie nationale de développement (SND). Le début de la mise en œuvre de ce plan quinquennal (2025-2029), issu du nouveau référentiel des politiques publiques, «Sénégal 2050 : Agenda national de transformation», sera scruté avec attention. «En année pleine, après la première période où il fallait prendre en main le pays, organiser l’État, placer ses hommes et ses femmes aux postes clés, c’est le temps de l’action, espère Moubarack Lô. En plus de la reddition des comptes, il y a surtout les réformes à mener pour transformer la vie des gens et leur permettre d’avoir une existence meilleure. On devrait pouvoir sentir une économie plus diversifiée, en termes de choix d’investissements et de politiques soutenues par l’État. On devrait sentir de meilleurs programmes concernant l’équité territoriale pour que chaque partie du pays ressente les effets du développement. On devrait sentir une meilleure gouvernance dans tous les domaines, la fin des scandales…»
La tâche s’annonce compliquée. D’autant que le rapport de la Cour des comptes publié en février dernier révèle une dette publique et un déficit budgétaire nettement sous-évalués par le régime de Macky Sall. La révélation du maquillage de ces indicateurs macroéconomiques a poussé les agences de notation Moody’s et Standard & Poor’s à baisser deux fois, depuis octobre 2024, la note du Sénégal. Elle a provoqué la chute des obligations en dollar du pays et conduit à la suspension des financements du Fonds monétaire international (FMI).
Et pour ne rien arranger, le nouveau Président des États-Unis, Donald Trump, a gelé pour 90 jours l’aide publique de son pays. Dakar a récemment obtenu une dérogation du Département d’État pour la poursuite du «Senegal power compact», dédié au secteur de l’électricité, jusqu’au terme de la période de suspension, le 20 avril. Juste un sursis.
Avec des marges budgétaires étroites et des urgences à tous les étages, le Premier ministre est sous pression. Il reconnaît que la conjoncture est défavorable, mais jure que le défi est jouable. Il appelle les Sénégalais à se serrer la ceinture, convaincu qu’il s’agit d’un passage obligé vers des lendemains qui chantent. Il promet de rétablir la sincérité des comptes publics et d’assurer leur bonne tenue. Il a lancé la réduction du train de vie de l’État. Annoncé une évaluation des subventions et des exonérations fiscales. Conclu une trêve sociale avec les syndicats et instauré des concertations avec le secteur privé. En plus, son gouvernement multiplie les contacts avec les partenaires financiers internationaux afin de les rassurer quant à la fiabilité du pays.
Sonko devra agir vite et efficacement. Sans perdre de vue la nécessité d’engager sur le moyen et le long termes les réformes systémiques indispensables pour un «Sénégal souverain, juste et prospère». Le but ultime du Projet que le Président Diomaye Faye porte en théorie mais dont il est, dans la pratique, le garant du succès.