EN DIRECT

Le Maroc, gendarme payé de l'Europe : la migration comme monnaie d'échange

A
Adja Publié le 3 septembre 2026 à 11:39
🔥 9 vues 💬 0 commentaire
f 𝕏 in
Le Maroc, gendarme payé de l'Europe : la migration comme monnaie d'échange

Le calendrier, à lui seul, raconte une histoire. Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière vers Ceuta : l'Espagne évoque 50 000 à 60 000 entrées, tandis que le Maroc en reconnaît environ 40 000. Quelques semaines plus tard, Bruxelles annonce l'octroi d'une enveloppe de 190 millions d'euros.

​Officiellement, il ne s'agit que d'une continuité budgétaire : la Commission européenne avait déjà engagé 222 millions d'euros entre 2021 et 2024, et prévoit ces 190 millions supplémentaires d'ici la fin du cycle budgétaire en 2027. Cependant, la coïncidence des dates alimente une lecture plus politique : celle d'une Europe qui paie pour calmer le jeu immédiatement après une crise, plutôt que pour bâtir une politique migratoire durable à long terme.

Ce que Bruxelles cherche à obtenir

​Le véritable enjeu ne réside pas dans ce financement isolé, mais dans le cadre stratégique au sein duquel il s'inscrit. Ces nouveaux fonds doivent intégrer l'accord de partenariat stratégique et global en cours d'élaboration entre l'UE et le Maroc, que Bruxelles souhaite conclure d'ici la fin de l'année 2026.

​Conçu sur le modèle des pactes déjà signés avec la Tunisie, l'Égypte ou la Jordanie, ce partenariat dépasse largement le simple volet migratoire. Il couvre le développement économique, l'intégration régionale, la transition énergétique, la transformation numérique et l'éducation dans une logique d'engagements « à la carte ». Toutefois, son cœur reste éminemment sécuritaire : l'objectif affiché est de renforcer la coopération grâce à des engagements précis de Rabat en matière de gestion des frontières et de contrôle des flux migratoires.

​Le point d'achoppement historique — toujours non résolu à ce jour — demeure l'accord de réadmission des migrants en situation irrégulière, y compris des ressortissants d'États tiers ayant transité par le territoire marocain. Véritable « serpent de mer » diplomatique, ce dossier piétine : si le Maroc a accepté de négocier la réadmission dans le cadre de l'accord d'association, la contrepartie européenne relative à la facilitation des visas suscite de vives discordes.

​Des organisations comme La Cimade décrivent sans détour le mécanisme : le Maroc se verrait contraint de réadmettre des ressortissants subsahariens ayant transité sur son sol, ce qui l'obligerait à développer des centres de rétention pour organiser leur rapatriement. L'accord de mobilité permettrait ainsi d'enrober cet accord de réadmission dans un emballage diplomatique plus attractif.

​Une analyse critique de la méthode européenne souligne cette conditionnalité : la Commission européenne subordonne l'ensemble des axes du partenariat à la signature de l'accord de réadmission, se disant prête à approfondir sa coopération avec le Maroc uniquement si ces négociations aboutissent. Une approche que certains qualifient de chantage, même si le rapport de force est réciproque, Rabat sachant tout autant instrumentaliser la pression migratoire.

​Consciente de l'image strictement sécuritaire renvoyée par ce type d'accord, Bruxelles tente de rectifier le tir. La commissaire européenne à la Méditerranée, Dubravka Šuica, assure que le futur partenariat comportera des clauses strictes relatives aux droits humains, assorties de mécanismes de suivi. Reste à savoir si ces garanties pèseront réellement face aux impératifs de contrôle sécuritaire aux frontières, alors même que l'historique des partenariats de mobilité entre l'UE et le Maroc n'incite guère à l'optimisme.

Un changement d'échelle, pas de nature

​Sur le plan financier, le saut quantitatif est réel. On passe d'une accumulation de programmes ponctuels — à l'image du programme d'appui budgétaire de 152 millions d'euros lancé en 2023 — à un accord-cadre ambitieux, censé être comparable à celui conclu avec l'Égypte (un accord global de 7,4 milliards d'euros couvrant également le commerce et l'énergie). Le Maroc y gagnerait en visibilité financière et en statut diplomatique de partenaire sous-régional incontournable.

​Néanmoins, une réalité juridique majeure complique la donne, bien qu'elle soit largement absente des éléments de langage bruxellois : la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a invalidé en 2024 les accords agricole et de pêche UE-Maroc au motif du respect du droit à l’autodétermination du peuple du Sahara occidental. Cette décision a fragilisé les relations bilatérales, Rabat considérant sa souveraineté sur les provinces du Sud comme strictement non négociable. Tant que cette situation juridique n'est pas stabilisée, tout accord d'ampleur demeure légalement précaire, quelles que soient les intentions politiques des deux parties.

La frontière comme monnaie d’échange

​Sur le terrain, l'épisode de Ceuta n'a rien réglé. Moins d'un mois après les arrivées massives, de nouvelles déclarations officielles marocaines concernant les enclaves espagnoles ont ravivé les tensions avec Madrid, relançant l'accusation déjà formulée en 2021 : celle d'une utilisation délibérée de la pression migratoire comme levier d'action diplomatique.

​C'est là que le regard critique s'impose : présenter ces 190 millions d'euros comme une simple aide au développement occulte le fait que la frontière demeure, pour les deux capitales, un instrument de négociation. En fin de compte, ce sont les personnes en migration — essentiellement des ressortissants subsahariens — qui absorbent le coût humain de ce bras de fer entre Rabat et Bruxelles, sans jamais être consultées sur les termes d'un accord qui décide pourtant de leur sort.

0 commentaire