A l’image de son héros le plus connu, le corsaire de l’espace Albator, Leiji Matsumoto n’a jamais baissé le pavillon. Le mangaka et auteur d’animation prolifique est mort le 13 février, à l’âge de 85 ans, a annoncé la maison de production Toei, lundi 20 février. Il laisse derrière lui un panthéon spatial sans confins, peuplé de libres et sombres héros et construit sur une carrière de plus de soixante ans.
Matsumoto naît le 25 janvier 1938 à Kurume, dans la préfecture de Fukuoka, sur l’île de Kyushu, au sud du Japon. Quatrième d’une fratrie de sept enfants, il se passionne très tôt pour le dessin, publie adolescent dans des journaux et magazines locaux. Et sort son premier manga à 15 ans, Les Aventures d’une abeille, à la suite d’un concours éditorial de création.
Emerveillé par les cartoons américains, ému par Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent et subjugué par Osamu Tezuka, le maître du manga pour qui il a effectué quelques menus travaux, le jeune homme commence sa carrière à la fin des années 1950 en dessinant des shojos, des mangas à destination des jeunes filles, souvent des bluettes. Des débuts qu’il n’aime pas trop évoquer. C’est pourtant dans ces premières planches qu’il va élaborer ses silhouettes féminines caractéristiques, élancées et sensuelles, qui préfigurent ses héroïnes diaphanes comme l’aventurière Emeraldas ou la mystérieuse Maetel de Galaxy Express 999. Des traits qu’il emprunte à son égérie, l’actrice Marianne Hold dont il est tombé amoureux ado lorsqu’il l’a découverte dans Marianne de ma jeunesse, de Julien Duvivier, un film de 1954.
« Jusqu’à ma mort, même devenu squelette, je continuerai à me battre pour mes objectifs » Leiji Matsumoto
A Tokyo, il se lie d’amitié avec la dessinatrice Miyako Maki, pionnière du manga et future inventeure de la célèbre Licca-chan, la Barbie japonaise. Il l’épouse en 1961. A la même époque, il cherche à s’émanciper artistiquement et abandonne son prénom de naissance pour le pseudonyme Leiji. « Akira est un prénom courant qui n’avait pas assez d’impact. Comme ma mère vient d’une lignée de samouraïs, j’ai donc choisi de me faire appeler Leiji qui signifie “combattant de l’infini” », confiait-il au Monde. C’est ainsi qu’il signe en 1968, Sexaroïd, son premier succès d’envergure mais aussi le prologue de son œuvre de science-fiction pour adulte. Très inspirée par le dessin de Jean-Claude Mézières et par la Barbarella de Jean-Claude Forest, la BD raconte les aventures d’une gynoïde agent secret.
Moins grave que son pirate fétiche qui revendique une liberté sans merci, Leiji Matsumoto en arbore toutefois le symbole, une tête de mort, sur le calot qu’il coiffe et dont il ne se défait jamais, pas même lorsqu’il est fait chevalier de l’Ordre des arts et des lettres par le gouvernement français en octobre 2012 : « Cela signifie que jusqu’à ma mort, même devenu squelette, je continuerai à me battre pour mes objectifs. L’idée n’est pas forcément de faire peur mais de montrer une détermination. C’est aussi un symbole de liberté. »
Leiji Matsumoto porte dans ses récits des messages pacifistes, où les ennemis ne sont pas des brutes sans visage ni humanité
En 1977, il donne sa propre série à Albator mais en écrit deux autres importantes : Queen Emeraldas dont l’héroïne est le pendant féminin du pirate, mais aussi Galaxy Express 999, qui raconte les aventures de Tetsuro, un humain qui embarque dans un train de l’espace avec l’aide d’une superbe et secrète extraterrestre à la longue chevelure blonde, Maetel. Cette dernière est d’ailleurs la sœur d’Emeraldas ; car dans la galaxie au bord de la rupture fantasmée par Matsumoto, toutes les œuvres et les combats sont liés.
Une thématique traverse la bibliographie du dessinateur : la guerre. « J’avais 7 ans quand la seconde guerre mondiale s’est terminée au Japon », rappelait-il régulièrement, lui qui est natif de l’île qui abrite également Nagasaki. Marqué par les bombardements et le retour de son père à l’issue du conflit, Leiji Matsumoto porte dans ses récits des messages pacifistes, où les ennemis ne sont pas des brutes sans visage ni humanité. « Une chose dont mon père m’a fait prendre conscience très jeune (…), c’est que derrière les victimes, les ennemis, il y avait une famille qui serait dévastée. »
La décennie 1980 sera moins favorable à l’auteur qui doit tenter de mettre de l’ordre dans une énorme production et un « Leijiverse » rendu compliqué par la multiplication des personnages et certains concepts qui lui permettent de justifier des incohérences d’une BD à l’autre. A commencer par le « Toki no Wa », idée qui lui est chère et qui veut que le temps forme une boucle. L’Anneau des Nibelungen (1989), sa réinterprétation de la célèbre Tétralogie de Wagner version space opera et grande synthèse de ses chefs-d’œuvre, peine à convaincre. La série est pourtant avant-gardiste, considérée comme le premier manga diffusé sur Internet à partir de 1997. La notoriété du mangaka s’éclipse en Europe notamment ; le combattant de l’infini entame alors une traversée du désert. Jusqu’à sa collaboration avec Daft Punk.
A la demande du duo de musique électronique, il participe en 2003 à un long-métrage d’animation (Interstella 5555) dans lequel il met son imaginaire au service de l’album Discovery, sorti deux ans plus tôt. Le succès retentissant et international lie définitivement l’imagerie du « Leijiverse » aux sonorités caractéristiques des musiciens casqués. Bavard, infatigable et généreux, le dessinateur ne boudera pas son plaisir à revenir en grâce en Europe et à voyager régulièrement pour saluer ses fans. En 2013, il célèbre ses soixante ans de carrière au Festival international de BD d’Angoulême.
25 janvier 1938 Naissance à Kurume (préfecture de Fukuoka)
1968 « Sexaroïd »
1974 « Yamato, le cuirassé de l’espace »
1977 « Capitaine Albator »
2003 Travaille avec le groupe Daft Punk sur le film d’animation Interstella 5555
2023 Mort à l’âge de 85 ans.